Lis les cinq premiers chapitres…

Lis les cinq premiers chapitres d’#UnAmourDePâtisserie…

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Chapitre un – Aisling

Note à moi-même : Ne pas pousser Marion Sinclair dans la belle piscine chauffée. Même si elle a déclaré que ma pâtisserie « tiendrait très probablement moins de trois ans » dans sa dernière publication.

— Aisling ! Youhou !

Marion, l’influenceuse spécialisée dans les pièces montées, la nouvelle collaboratrice du magazine Vive les mariés et mon ennemie de toujours, agite la main dans ma direction. Elle est en train de se prendre en photo avec son bonnet de Noël et la banderole « Noël en juillet à Vegas » en hurlant sur un employé pour qu’il sourie en arrière-plan. Parce que, bien sûr, elle a besoin de tout magnifier pour sa joyeuse image irréprochable, bien qu’imparfaite.

Au moins, ça me laisse une minute pour trouver l’échappatoire parfaite.

Je remonte mes lunettes sur mon nez et jette un regard furtif sur le côté. Et si je me glissais sous la table basse ? Trop dramatique. D’autre part, si les crevettes me tombaient dessus, je sentirais les fruits de mer jusqu’à la fin de mes jours. À la place, je force ma TGH (Tête de Garce Habituelle), comme l’appellent mes sœurs, à esquisser un faux sourire.

— Salut, Marion. Je dois encore m’enregistrer à l’hôtel.

Je pointe du doigt ma petite valise usée et pars précipitamment avant qu’elle puisse me balancer en plein visage son enthousiasme simulé et ses compliments ambigus.

Le parfum séduisant au muguet de l’hôtel Las Vegas, avec sa pointe entêtante de musc, m’explose au visage tandis que j’esquive de justesse un couple qui s’embrasse tout près du sapin de Noël géant.

— Vraiment désolée.

Pas de réponse.

Le voile de la mariée tombe par terre et les mains de l’homme descendent dans son dos. Même si les marques d’affection en public ne sont pas mon truc, et qu’il n’y a pas assez d’heures dans mes journées pour que je me mette en couple, un désir familier frappe ma poitrine.

Idiot de cœur.

— Le conte de fées dans la ville du péché, ricane une voix rauque et douce à côté de moi.

Son eau de Cologne à la bergamote et au bois de santal m’attire vers lui.

Je me retourne et lève le menton.

Oulala.

Un regard de braise est braqué sur moi. Je réajuste mes lunettes.

Si les yeux sont le reflet de l’âme, alors cet homme propose exactement ce dont j’ai tant envie : une passion torride qui me satisfera et m’épuisera totalement.

Or, j’ai désespérément besoin de sommeil.

Qu’est-ce que ça peut faire qu’un homme ne m’a pas regardé comme ça depuis une éternité + un jour ? Et une éternité que je n’aie pas été intriguée par une nuit de sexe.

Éloigne-toi de cet inconnu diablement sexy, Aisling.

Après tout, j’ai écouté assez de podcasts de crimes pour savoir qu’il ne faut pas parler aux inconnus. Pas vrai ?

Bon.

Je me tiens droite.

— Un conte de fées… pour le moment peut-être.

Au moins, ma voix basse ne trahit pas mon manque d’affection. Cependant, ma façade impassible de pro se fissure légèrement alors que mon cou s’embrase, trahissant sûrement un rougissement. Je remonte à nouveau mes lunettes et affiche une mine boudeuse, comme à mon habitude.

Il arque un sourcil.

— Ça peut être bien aussi.

Pourquoi sa voix grave me donne-t-elle si envie de lui dire que j’ai été vilaine cette année ? J’ai des papillons dans le ventre. Une petite minute… quoi ? Je n’ai jamais de papillons dans le ventre. Va-t’en tout de suite, Aisling ! Une alarme dans ma tête retentit mais mes pieds doivent être fixés au sol avec la meilleure colle alimentaire, car je suis incapable de bouger.

Au lieu de ça, je m’imprègne de chaque détail séduisant : son menton pointu recouvert d’une barbe de trois jours, son sourire satisfait comme s’il savait et adorait les pensées qui me venaient, son nez légèrement crochu qui lui donne un air bourru.

Son polo met en valeur ses larges épaules et… est-ce un pin’s d’Elle Woods sur son col ?

— Fan de La Revanche d’une blonde ?

Je plisse les yeux, son rire devrait être enregistré pour en faire une sonnerie de téléphone.

Il passe les doigts sur le pin’s.

— Ouaip. On me l’a offert et je le porte tout le temps.

La personne qui l’accompagne lui a sûrement offert. Quand la réalité revient au galop, Aisling… Je suis sur le point de m’éloigner lorsqu’il ajoute :

— Ma grand-mère me connaît bien.

Mes doigts jouent avec le bracelet que feu ma grand-mère m’a offert.

— C’est un bon film, dis-je après quelques secondes.

— Un classique.

Il rit de nouveau, mon regard passe du pin’s à ses bras musclés. Combien de tatouages possède cet homme ? Suis-je en train de saliver devant ses avant-bras et… ses mains ? De puissantes mains, compétentes, pleines de promesses et qui tiennent un des sacs promotionnels de la conférence annuelle Ange ou démon de Triple O que j’ai aperçue dans le hall d’entrée.

Je possède trois de leurs sextoys et ils tiennent leurs promesses.

— J’adorerais en avoir un, lâché-je avant même de me rendre compte de ce que je dis.

Un coin de sa bouche se recourbe en un demi-sourire plein d’assurance.

— Un orgasme ?

Pourquoi cela sonne-t-il comme une promesse ?

Le visage rouge, je pointe sa main du doigt.

— Un sac, je veux dire.

Il se penche en avant.

— Il est à toi.

Son haleine est mentholée et je suis tentée de sentir la mienne. Tandis qu’il passe doucement l’anse du sac autour de mon poignet, ses doigts effleurent ma peau et… Salut, désir, mon vieil ami. Ça faisait un bail.

Je me racle la gorge.

— Merci.

Les papillons qui battent gauchement leurs ailes dans mon ventre réclament que j’envoie valser toutes responsabilités et prudence, et que je lui propose de faire connaissance autour d’un dîner, d’un baiser, d’une nuit avec moi. Cependant, je les écrabouille.

Être « spontanée » n’est pas sur ma liste de choses à faire. Ni lui. Lorsque je tourne les talons, une marée de gens m’interrompt dans ma fuite. Ils affluent vers une pancarte géante où se lit : « Rencontrez Grant Torre, votre père Noël de la journée. »

— Grant ! J’arrive !

Une femme me bouscule et les bras musclés de l’inconnu se faufilent autour de ma taille pour éviter que je tombe. Mon corps fond contre le sien, ma valise me glisse des mains et s’écrase par terre. Une autre femme la piétine.

— Attention !

À contrecœur, je me détache de l’inconnu.

Alors que la foule se disperse pour chercher Grant Torre, je ramasse ma valise.

Des vibros, des plugs anaux et des menottes en dégringolent.

La mâchoire m’en tombe. Comment ? Quoi ? Pourquoi ?

Sans un mot ni même un ricanement, l’homme s’accroupit pour les remettre dans le bagage.

— Je… je m’en occupe, lui dis-je avec un tel pragmatisme, une telle voix monotone, comme si ça m’arrivait tous les jours, que je me taperais bien dans les mains si elles n’étaient pas pleines de sextoys Triple O.

— Tu voulais mon sac alors que tu avais tout ça ?

— Ce n’est pas à moi.

Je range les godemichets dans la valise avant de me frotter la ride du lion. Toutefois, cela ne calme pas ma migraine lancinante.

— J’ai supposé qu’ils n’étaient pas tous à toi. À moins que tu sois une vendeuse. Ou un mannequin pour…

Sa voix s’éteint tandis que je lutte pour prendre une grande inspiration. Je prends conscience que mes projets pour la compétition À vos cuillères tombent à l’eau, tout ça parce que ma valise est bien trop commune.

— Non, non, non, marmonné-je.

Terrifiée, j’ai l’impression qu’une main empoigne ma gorge et m’étrangle. Ma valise aurait dû être calée dans le compartiment au-dessus de ma tête mais, en raison d’un manque de place, la compagnie aérienne l’avait mise en soute. Au retrait des bagages, il devait y avoir trois valises bleues aussi vieilles que la mienne. J’avais noué l’un des rubans d’Ava à la poignée mais il n’était nulle part en vue.

Par conséquent, l’individu qui a pris ma valise est désormais en possession de tous mes fidèles ustensiles de cuisine, alors que moi, je me retrouve avec toute la nouvelle gamme de Triple O.

Je ne vais pas être capable de préparer une pièce montée de trois étages, recouverte d’un glaçage en pain d’épices, avec un stimulateur clitoridien.

Une victoire chez À vos cuillères et votre pâtisserie est inondée de commandes. J’ai besoin de ces commandes, surtout que j’essaie de faire de ma pâtisserie la référence pour les fêtes sur la côte Est.

— Ça va ? demande l’inconnu qui n’en a plus l’air d’un en posant les mains sur mes épaules.

La vague de panique s’éloigne. Est-ce un magicien célèbre à Las Vegas ? Je pourrais être sa marionnette de ventriloque. Il pourrait faire ce qu’il veut de moi avec ces mains.

— Je dois y aller.

Si je ne pars pas, je pourrais soit pleurer dans ses bras, soit lui demander de monter dans ma chambre. Hors de question.

À la place, je garde la tête haute et me dirige tranquillement vers la réception, comme si tout allait comme sur des roulettes.

Après tout, je suis sûre que je ferai le gâteau parfait… peu importe les circonstances.

Comme Marion Sinclair dit toujours dans ses vidéos : ça va être « la crème de la crème. »

***

Cinquième. J’ai fini cinquième de la compétition.

Malgré le fait que je cache ma déception dans le bar loin du hall d’entrée, Marion s’installe à côté de moi. Son radar, qui repère quand je suis désespérée et que je n’ai pas du tout envie de la voir, s’est affiné au fil des ans. Elle me touche le bras d’un air : « Oh ma pauvre Aisling » ; je devrais obtenir des points supplémentaires pour ne pas déguerpir.

— Tu es une guerrière de venir jusqu’à Vegas alors que tant de gens annulent les commandes chez toi.

— L’imprévisibilité des affaires.

Mince. Ma voix s’est-elle faite aiguë ?

— Bien sûr. Mais avec ce qui s’est passé avec ta sœur, qui s’est fait plaquer le jour de son mariage, et ton gâteau signature, le croquembouche, qui s’est transformé en recette pour malheur conjugal…

— C’est toi qui l’as appelé comme ça.

— Oh, c’est vrai. N’est-ce pas ?

Elle sirote son cocktail rose pétant.

— Cette publication a reçu tellement de j’aime. Je n’ai pas pu répondre aux centaines de commentaires.

La lueur dans son regard m’indique qu’elle s’attend à ce que je perde mon calme à tout moment. Cependant, en grandissant, mes sœurs ne m’ont pas surnommée « Miss Parfaite » pour rien. Aisling O’Connor ne perd pas son sang-froid, surtout en public.

— Je ne suis pas ton compte. J’ai dû la voir parce que c’est l’une de ces publications sponsorisées pour lesquelles tu dépenses une tonne d’argent. Tu n’as pas eu des problèmes avec ça avant ? Sur le fait de ne pas être transparente avec tes abonnés ?

Avant qu’elle puisse répondre, je poursuis :

— Je suis tellement heureuse de revenir cette année.

Menteuse, menteuse, si tu mens, tu iras en enfer, chante la voix dans ma tête, ressemblant beaucoup à ma fille de cinq ans.

— Vous avez tous fait du super travail.

Ma voix est plus posée, plus assurée. J’ai tout sous contrôle sauf mes cheveux auburn qui gonflent de partout et mes lunettes qui n’arrêtent pas de glisser.

Mon téléphone vibre dans ma poche.

— Je dois prendre cet appel, dis-je en agitant le portable dans les airs. Amuse-toi bien ce soir. Désolée de ne pas pouvoir rester.

Encore des mensonges.

— J’espère qu’on se reverra bientôt.

Mon détecteur de conneries sonne si fort que je suis surprise qu’il ne déclenche pas l’alarme de l’hôtel. J’attends qu’elle et le groupe soient sortis du bar, puis vérifie que personne ne se trouve trop près avant de répondre au coup de fil.

Le visage de maman apparaît sur mon téléphone tandis que le barman glisse vers moi le lait de poule que j’ai commandé.

— Comment ça s’est passé ?

C’était une perte de temps, d’argent et d’estime de soi. Mais je ne peux pas dire ça.

— Super.

Un autre mensonge.

— C’est génial. Qu’est-ce qu’ils ont pensé de ton nouveau gâteau à étages ?

— J’ai dû changer mes plans.

Ma valise n’est jamais arrivée. Non seulement j’ai dû changer de recette mais j’ai aussi dépensé de l’argent que je n’avais pas dans de nouveaux vêtements.

— Ils ont adoré la démonstration du fondant.

Faux.

— Et… ?

Je soupire.

— Je rentre demain matin. J’ai failli me qualifier pour l’ultime compétition d’À vos cuillères… mais… tu vois… une prochaine fois.

— Bien sûr.

Maman utilise ce fameux ton « tu peux le faire, mon bébé ! », même si j’ai eu trente ans l’année dernière.

— Ava voulait te redire bonne nuit.

Maman tend le téléphone à ma fille.

— Je t’aime, maman. Amuse-toi bien à Fess Vegas.

— Las Vegas.

— Mmh mmh. Bonne nuit, maman.

— Bonne nuit, Ava, ma chérie.

Je me force à paraître enjouée mais en raccrochant, des vagues d’intense déception me submergent. Les mots des juges résonnent dans mon esprit : « Trop prudent », « Trop fade », « Trop prévisible. »

La seule raison pour laquelle les gens s’approchaient de mon stand, c’était pour m’inonder de questions au sujet de ma sœur, Sorcha, qui s’est fait jeter devant l’autel et qui est devenu célèbre avec le hashtag #lafiancéesurlatouche.

Un type qui a dû se baigner dans du parfum envahit mon espace personnel. Le bar n’est pas bondé et il n’a pas besoin d’être si près de moi. Sur son t-shirt se trouve un père Noël bourré qui dit « Viens sur mes genoux. » Classe. La façon dont il reluque mon décolleté me fait vraiment flipper et l’agacement s’empare de moi.

Il pose la main sur le dossier de ma chaise.

— On dirait que tu as besoin d’un autre verre.

Même son ton est glauque. M’occuper de lui maintenant a l’air aussi attrayant qu’écouter Marion me répéter pourquoi elle aurait dû gagner cette compétition de pièce montée il y a dix ans.

Je carre les épaules et me lève.

— En fait, je retrouve quelqu’un.

Je me précipite vers le fond du bar, agitant la main comme si je voyais la personne que j’attendais.

Un homme avec une barbe de trois jours et un regard de braise me salue en retour.

Mon cœur accélère avant de s’arrêter en crissant.

Lui.

Il s’est changé, il porte un pantalon foncé et une chemise habillée grise, les manches remontées. Il a toujours ce petit pin’s rose.

— Dis le mot et je l’escorte à l’autre bout du monde.

Ma première réaction est de carrer les épaules. Je n’ai pas besoin de m’enfuir et je n’ai pas besoin d’aide.

— Je peux m’occuper de lui.

Toutefois, ma voix est aussi exténuée que moi. Regard de braise ne me prend pas de haut, il me regarde comme s’il me comprenait. Et qu’est-ce que je suis en train de faire ? Suis-je en train de basculer dans mon roman d’amour préféré ? Cette journée a vraiment des effets négatifs sur moi.

Regard de braise incline la tête.

— Un mot et il sort.

Mec louche s’éclaircit la gorge derrière nous.

— Eh, chérie, tu es un lutin du père Noël ? J’ai quelques souhaits que tu pourrais m’aider à exaucer.

— Euh. Mot, répliqué-je.

Regard de braise jette à Mec louche un regard qui lui dit de décamper et fait un rapide geste de la main. Un homme qui pourrait être de la sécurité s’approche de Mec louche, qui part sans protester.

— Il ne t’embêtera plus ce soir, ni toi ni personne.

Sa façon de le dire est rassurante.

— Merci.

J’arque un sourcil et il m’imite, avant d’incliner un chapeau imaginaire avec ce sourire en coin assuré que j’ai déjà remarqué. Je remarque beaucoup trop de choses chez lui.

Il m’observe d’une telle façon que je pourrais prendre feu sur place.

— J’ai mes talents. À ton service.

Sa voix rauque me fait de l’effet. Est-ce ce qu’il dit ça au lit aussi ? Je l’imagine brusque et doux, autoritaire et généreux. Il faut que je me reprenne.

Ou pas.

J’incline la tête.

— Tu es un tueur en série ?

Il hausse un sourcil amusé.

— Non.

— Marié ? Fiancé ? Tu fréquentes quelqu’un ?

— Non. Non. Et non.

— Moi non plus.

Parce que je me cambre rien qu’en pensant à la sensation de cette barbe de trois jours sur ma peau. Parce que personne n’a à le savoir. Et parce que je ne le reverrai jamais… Je jette par la fenêtre ce qu’il me reste de prudence quand le désir m’enveloppe.

— Je peux t’embrasser ?

— Je peux t’embrasser aussi ?

Son regard s’abaisse sur ma bouche et mon souffle se coupe.

— Oui.

— Alors, oui, je t’en prie.

Je touche son visage et nos lèvres se trouvent. Hésitantes au début. Mais quand sa main puissante m’attire tout près, mon corps se fond contre lui… tout chez lui…

Je lâche un petit gémissement, enivrée de désir. Il pousse un grognement qui me fait fondre comme un gâteau au cœur coulant.

Oubliée, l’hésitation. Il me savoure comme si j’étais son petit four préféré. Et j’ai soudain envie de passer au dessert.

Sa langue danse avec la mienne, ou la mienne danse avec la sienne. Son haleine sent le chocolat, le Grand Marnier et la promesse d’une nuit torride et passionnée.

Ses mains entourent mon visage.

— C’est quoi ton nom ?

— Bond. Jamie Bond, soufflé-je ce faux nom avec un sourire.

Son rire détend mes épaules et relâche la tension que je gardais depuis si longtemps. Il devrait payer mon assurance pour thérapie physique. Sa main se glisse dans mes cheveux, ferme et assurée, pendant que ses lèvres descendent sur ma clavicule.

— Comment tu t’appelles ? demandé-je, le souffle coupé.

— Thor.

Une image du dieu du tonnerre avec son gros marteau apparaît dans mon esprit en m’approchant d’un centimètre. Je bouge les hanches imperceptiblement pour sentir à quel point cet homme a envie de moi et s’il correspond à la description.

— À cause de son marteau ? lâché-je.

La façon dont il hausse ce sourcil prétentieux, sans rien nier, me fait glousser. Un gloussement léger et insouciant qui me surprend. À quand remonte la dernière fois que j’ai gloussé comme ça ?

— Ce n’est pas la réaction que j’attendais, marmonne-t-il avant de m’asséner un autre sourire en coin.

Les papillons dont j’avais oublié l’existence battent frénétiquement des ailes.

Il est le parfait remède à cette horrible journée, cet affreux mois, cette terrible année.

— Allons-y, Thor.

Je le tire vers la sortie, loin de la musique de Noël et des lutins déguisés pour un enterrement de vie de jeune fille qui viennent d’entrer dans le bar. Un ballon de baudruche, stressé et fébrile, flotte dans mon ventre et remonte dans ma poitrine tandis que nous nous dirigeons vers les ascenseurs. Par chance, ce ne sont pas les ascenseurs en verre qui me font paniquer. Je supporte mon vertige tant que je ne vois pas à quelle hauteur je suis.

Nous grimpons. Il appuie sur l’étage des suites et je m’abandonne dans son étreinte grisante. Tout à coup, l’ascenseur tressaute et… s’arrête. Les lumières clignotent. Impossible de dire si nous sommes coincés au troisième ou au quinzième étage. Inspirant profondément, je concentre toute mon attention sur lui.

Il se frotte la nuque et un éclair de panique passe sur son visage.

Une voix métallique résonne dans les haut-parleurs :

— Veuillez nous excuser. L’ascenseur refonctionnera dans quelques minutes.

Il ne dit pas un mot. Ne bouge pas. Sa mâchoire s’active comme s’il la contractait trop fort.

— Thor ?

— Dis quelque chose… n’importe quoi…

Sa voix est tendue.

— Jacuzzi ou yeux bandés ?

Il lâche un petit rire et je me sens puissante.

— Comment… comment tu sais que j’adore ce jeu ? Yeux bandés dans le jacuzzi.

L’ascenseur sursaute encore avant que je puisse répondre. Il ouvre les yeux, qui brillent d’une lueur sauvage.

— Et puis merde, grogne-t-il. J’ai envie de toi. J’ai besoin de toi.

Son ton résonne profondément en moi.

— Chèvrefeuille, murmure-t-il contre ma peau en embrassant ma mâchoire. J’adore.

Il inspire profondément comme pour mémoriser mon parfum.

Avant que je puisse ajouter quoi que ce soit, sa bouche réclame à nouveau la mienne. S’il était en feu avant, c’est à présent un brasier. Me plaquant contre le mur, ses mains sont partout. Elles déboutonnent le haut de ma robe, se glissent sous l’ourlet et me touchent d’une manière dont je me souviendrais pendant des années. Sa barbe de trois jours écorche la peau délicate de mes seins, intensifiant les sensations. Ses doigts trouvent l’endroit qui est plus que prêt pour lui. Quelque chose vibre dans l’air. Mes yeux s’écarquillent.

— J’ai peut-être gardé un petit jouet.

Il retire le plastique de l’autre main. Entre son corps imposant contre le mien, son marteau dur contre ma cuisse et le vibromasseur qui m’envoie des décharges électriques, je perds tout le contrôle qu’il me restait.

Je descends un grand huit de pure extase. C’est trop rapide. Trop spontané. Trop… bon. Les picotements s’intensifient alors que sa bouche descend, agaçant tous mes points sensibles.

— Jamie Bond… Tu es plus que prête pour moi. Mais…

Il me mord sous le cou et ajoute du mouvement au sextoy.

— … les femmes d’abord.

Ce doit être l’aspect anonyme de tout ça. Savoir que je ne reverrai jamais cet homme dangereusement sexy. Savoir que ce moment n’est que pour moi… pour nous. Un fantasme et rien d’autre. Les palpitations de mon entrejambe me forcent à m’accrocher à ses larges épaules. Je regarde dans ses yeux sombres pleins de désir. C’est bestial. Enivrant.

— Tu…

Sa voix respire la luxure, sa main caresse son marteau par-dessus son pantalon. Le voir m’observer et avoir autant envie de moi transforment les picotements en ouragan électrifié, sur ma peau et en moi. Le corps assailli d’énergie, mes cris sont étouffés par un autre baiser fougueux. J’ai le souffle coupé et ne m’en suis pas encore remise mais il me soulève et se plaque contre moi, prolongeant le plaisir.

L’ascenseur tressaute à nouveau et sa mâchoire se contracte. Sa tête s’abaisse contre la mienne et il inspire profondément, s’accrochant encore plus à moi.

Une voix métallique nous interrompt.

— Merci de votre patience.

Nous nous fixons comme pour nous demander si ça a tout gâché. Je désire peser le poids de son corps sur moi, être enveloppée de son bois de santal et sa bergamote sensuelle, explorer de mes lèvres chaque centimètre de son corps et sentir ses coups de rein en moi.

— J’ai envie de plus, murmuré-je.

— Béni soit le dieu du tonnerre.

La porte de l’ascenseur s’ouvre et une voix qui hante mes cauchemars atteint mes oreilles :

— Je viens !

C’est moi qui ai dit ça.

Marion Sinclair, qui devrait être de sortie avec le groupe, entre dans l’ascenseur et me regarde moi puis… Thor. Avant qu’elle puisse dire quoi que ce soit qui pourrait gâcher ce moment en révélant mon identité, je marmonne une excuse et me précipite vers la sortie, espérant qu’il me suive. Cependant, c’est elle qui est sur mes talons, pas lui.

— Attends, il faut que je te parle.

Sur ces mots, Marion Sinclair gâche tout.

Encore une fois.

Chapitre deux – Alessandro

Sept mois plus tard…

Merde.

J’ai laissé ma queue aux commandes hier soir et je n’ai pas obéi à mes propres règles.

Règle numéro un : ne jamais laisser ma queue aux commandes (sérieux, ça pourrait être la seule règle).

Règle numéro deux : ne jamais rester dormir. Ne pas les laisser se blottir contre moi et murmurer d’un air endormi qu’elles veulent prendre le petit-déjeuner avec moi. Ce n’est pas que je ne veux pas manger le matin. J’adore le petit-déjeuner. Donnez-moi des brioches à la cannelle, une omelette et des tartines au bacon quand vous voulez.

Non. Je ne prends pas le petit-déjeuner avec mes coups d’un soir à cause de ma règle numéro trois : partir en les laissant satisfaites. Le petit-déjeuner peut les embrouiller et appeler à un deuxième round.

Je ne fais pas de deuxième round.

Peu importe à quel point ma poutre du matin semble penser que c’est une bonne idée.

Je me glisse hors du lit en faisant attention de ne pas la réveiller. Après avoir marmonné que nous devrions prendre le petit-déj’ ensemble, elle se remet à ronfler doucement. En traversant à pas de loups la chambre d’hôtel pour récupérer mes vêtements, mes yeux se posent sur un magazine sur le fauteuil. Celebs Magazine affiche Grant sur leur couverture de la veille avec l’en-tête : « Votre père Noël préféré de retour sur écran. »

Mes épaules se crispent. Sait-elle qui je suis ? Peut-être qu’elle a couché avec moi pour pouvoir se rapprocher, à un orgasme près, de la star de la famille.

Le chouchou de l’Amérique.

Le seul et unique Grant Torre.

Ou comme je l’appelle : mon con de petit frère.

Où est Ducon ? demandé-je par message à mon équipe.

Dans sa chambre avec l’Ex, répond Damian avant d’envoyer : Tu es en congé ce week-end.

Je pose le téléphone sur la table avant d’enfiler un jean et une chemise. Mes yeux regardent partout. J’ai fait une vérification rapide hier soir. Discrètement. Et si j’avais raté quelque chose ? Encore ?

Je ne peux pas laisser tomber mes hommes. Ni ma grand-mère. Ou mon petit frère, peu importe à quel point il m’énerve.

Miaou.

Un chat ? Ou… je me tourne vers le lit. Vient-elle de miauler ? Je tressaille. Elle en serait capable. Elle ne serait pas la première. À Noël, une femme déguisée en chat a escaladé l’hôtel où nous séjournions et est entrée dans la chambre de Grant, miaulant par la fenêtre qu’il avait laissée ouverte. Elle s’est agrippée à moi quand je l’ai portée pour la faire sortir. Tout ça parce qu’il a dit à un journaliste il y a trois ans qu’il adorait les chats.

J’ouvre la porte de la salle de bain, une cage de transport pour chat est cachée derrière le rideau de la baignoire. Mais pas de chat. Il est sûrement sous le lit, à vivre sa meilleure vie de chat.

Miaou.

Le son provient de la cuisine.

— Sandro ?

Entendre mon surnom sortir de sa bouche de suceuse me frappe là où ça fait le plus mal.

Je lui ai donné un faux nom hier soir. Pas Thor. Je n’ai pas utilisé ce surnom depuis que celle qui s’est enfuie m’a fait entrer au Guinness des records pour le pire cas de couilles bleues. Hier soir, j’étais James. Pas Alessandro. Jamais Sandro.

Elle s’étire sans remarquer à quel point je suis tendu.

— Tu ne vas pas partir maintenant, si ?

Son sourire satisfait caresse mon égo dans le sens du poil. La façon dont elle a réclamé un second round hier soir m’indique qu’elle a passé plus que du bon temps. La manière dont elle a touché mes cicatrices comme si j’étais un fichu héros sur un piédestal l’a excitée… même si elle a fait la grimace.

— Tu as un chat ?

Elle sursaute.

— GT ?

Je frémis.

— Non. Alessandro, tu te souviens ?

Elle me jette un regard noir.

— Je sais ça. Mon chat s’appelle GT, comme Grant Torre.

— Tu as nommé ton chat d’après Grant Torre ?

— Je suis une grande fan de ses films de Noël et de son émission de pâtisserie sur Conte de fées. Je les ai tous vus… plusieurs fois. Il est… si… parfait, soupire-t-elle.

— Hmm.

Parfait. Mais bien sûr. Si c’est comme ça que tu veux qualifier un type si pourri gâté qu’il n’a jamais à travailler dur, alors vas-y.

Ses yeux contemplent mes tatouages et mes cicatrices à la lumière du jour, avant de me reluquer à nouveau des pieds à la tête.

— Mais toi… tu es un avion de chasse.

Ouaip. Toujours. Quand je faisais le mur le week-end à l’internat, je pouvais aller à n’importe quelle fête, j’étais toujours accepté. Plus tard, entre les tournées, je pouvais faire rire une femme et la faire tomber en pâmoison. Elles ne se souvenaient pas de qui j’étais. J’ai beaucoup changé depuis notre télé-réalité familiale The Torre Family Show. Faire tout mon possible pour passer inaperçu pendant le tournage a bien aidé aussi.

— Ton chat ? lui rappelé-je.

Maintenant, même ma queue se rend compte qu’il est hors de question de remettre le couvert.

— Ah oui. Le petit vilain.

Elle jette un œil autour d’elle, les yeux plissés. Elle pointe le placard au-dessus de la cafetière. Sa porte est entrouverte.

— Si on laisse une porte entrouverte, il trouve un moyen pour se faufiler. Il s’endort et oublie comment sortir.

J’ouvre lentement le placard et un gros chat roux saute sur moi en feulant. Il grimpe sur mes épaules et ma tête en plantant profondément ses griffes.

— Qu… Qu’est-ce qui se passe ?

Je le repousse et le chat possédé, Grant, bondit sur le plan de travail et se frotte à mon bras comme pour dire :

— Sans rancune, pas vrai ?

Attaquer après s’être attiré des ennuis, puis prétendre qu’il n’y avait aucun problème depuis le départ ? Elle avait raison de l’appeler Grant Torre.

Elle me sourit.

— Quand je t’ai vu au bar hier soir, je n’arrivais pas à y croire. Le frère de Grant juste à côté de moi.

Elle se lève, nue, et vient vers moi. Elle passe ses doigts sur mon bras.

— Tu pourrais appeler ton frère et…

— Non, répliqué-je entre mes dents.

— Ou tu pourrais rester. Je ne pars pas avant demain.

Elle se lèche les lèvres, son chat me regarde comme s’il attendait une réponse pour savoir s’il devrait me ressauter dessus ou non.

— Je dois y aller, marmonné-je en prenant en compte la sensation de malaise dans mes entrailles.

Elle s’empare de son téléphone, il faut que je m’échappe d’ici !

Maintenant.

Miaou.

Le chat saute sur le fauteuil, se balançant sur le bord pour la distraire. Peut-être qu’il est de mon côté.

— Je dois vraiment y aller, lui dis-je avant de partir en courant de la chambre.

— Dis à ton frère que je l’aime ! crie-t-elle tandis que je ferme les portes à une autre soirée amusante, bien que décevante.

RDV dans trente minutes, m’envoie Chavvi, la productrice de l’émission qui est censée sauver le début de carrière de Grant et m’offrir une chance de me racheter.

J’y serai.

Mon premier week-end de congé depuis des mois est déjà gâché. Autant aller au travail.

Dès que j’ai terminé ce boulot, je quitte ce cauchemar qui n’en finit pas. Loin d’Hollywood et de la chaîne Conte de fées. Loin du con de l’Amérique.

Avec l’énorme somme qu’ils nous paient, je tiendrai la promesse que j’ai faite à mes gars quand ils ont rejoint mon soi-disant meilleur service de garde du corps de la planète. Avant que je foire tout et que je doive fermer l’entreprise. Pour ne pas les laisser tomber, j’ai même eu recours aux contacts qu’a ma famille pour nous trouver du travail.

Une fois que mon équipe sera de nouveau en selle, je m’en irai.

Peut-être que je deviendrai détective ou chasseur de primes.

N’importe quoi pour continuer à voyager de ville en ville sans attaches.

Je frotte mon pin’s porte-bonheur entre mes doigts.

Peu importe ce que Nonna dit, je partirai le plus loin possible de la famille Torre.

***

Après une douche bouillante trop rapide qui ne m’a pas détendu, j’entre à grandes enjambées dans la salle de réunion. Les griffures dans mon dos et mon cou sont rouge vif.

Damian, qui a sauvé mes fesses durant notre entraînement de SEAL[1], siffle.

— Nuit sauvage ?

— Matin décevant, soupiré-je. C’est un chat qui m’a fait ça.

Damian éclate de rire et le regard assassin que je lui jette l’envoie se mettre à l’abri à l’autre bout de la pièce.

— Nous sommes là !

Nonna agite la main. Elle est assise toute seule mais je suppose que, vu que c’est une membre de la royauté hollywoodienne, elle utilise le « nous » royal. Je m’empare d’un muffin et d’un café et m’installe à côté d’elle.

— Ton frère est avec toi ?

Sa voix inspire le respect dans la salle et personne d’autre ne parle quand elle ouvre la bouche. Après tout, se trouver dans la même pièce que Giovanna Torre, l’actrice aux deux Oscars, ça n’arrive pas tous les jours.

— Non.

— Tu sais où il est ?

Ouaip.

Parce qu’apparemment, je suis plus un putain de baby-sitter que le chef de la sécurité.

— Je suis sûr qu’il arrive.

Je ne réponds pas sèchement, je ne réponds jamais sèchement à Nonna. Je me penche et dépose un baiser sur sa joue douce.

— Bonjour, Nonna.

— Bonjour, mon petit-fils.

Ses yeux sombres se plissent en voyant mon cou.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— J’ai secouru un chat d’un placard.

— Je ne l’ai pas lu dans les cartes ce matin.

— Peut-être que les cartes prenaient des vacances.

— Hmm. Peut-être.

Elle sirote son café mais je sais qu’elle n’en a pas terminé avec moi. Oser remettre en question son tirage est un péché mortel. L’un de mes nombreux péchés d’après la famille Torre.

— Le tarot m’a dit que ton frère serait en retard.

— Il a déconné, marmonné-je.

Elle arque un sourcil. Comme j’ai l’habitude de faire.

— Tu sais que ce n’est pas sa faute.

Rien ne sert de répliquer. À la place, je me lève et vérifie pour la deuxième fois avec Damian que tout est en ordre.

— Si Chavvi nous dit encore une fois qu’il faut suivre les éclairages, je vais peut-être devoir abandonner l’idée de sécuriser toute cette émission.

Il souffle mais ne m’insulte pas comme je sais qu’il en a envie. Je suis peut-être son ami, son frère d’armes, mais je suis aussi son patron et il est en service.

— On fait cette émission et tu passes à autre chose.

— Oui, monsieur.

Mais je ne suis pas sûr qu’il me croit.

Chavvi et les grands pontes de la production sont assis en bout de table, regardant tour à tour Nonna et la porte, impatients que Grant fasse son apparition.

Je retourne à côté de ma grand-mère.

— Il faut qu’il soit là.

Elle observe le tout dernier tatouage sur ma main, le symbole de l’infini, mais ne dit pas un mot.

— Nous avons la dernière participante pour la nouvelle émission que nous lançons.

— Un amour de tarte ? demandé-je en mordant dans mon muffin à la myrtille rassis.

— Un amour de pâtisserie, me corrige Nonna. La prochaine meilleure pâtisserie d’Amérique pour le nouveau film de Noël de ton frère. Il a besoin de ça.

Je n’informe pas Nonna que la future ex-femme de Grant, Chloé, semble avoir passé la nuit avec lui. J’aimerais que ces deux femmes s’entendent bien. Ce serait tellement plus simple pour tout le monde.

La porte s’ouvre et Grant entre en titubant. L’odeur d’une usine de Jack Daniels envahit la pièce.

— Je suis là, annonce-t-il en ouvrant grand les bras.

Ses cheveux bruns sont en pétard et il manque un bouton à sa chemise.

La nuit n’a pas dû se passer comme il l’espérait. Il ne faisait aucune connerie avant… et maintenant ? Il est à une catastrophe près de s’emparer de mon trône du pire frère Torre.

— Nonna, petite question : as-tu pensé à changer son image ? Le bad boy d’Amérique ? Les gens adorent les histoires de rédemption.

J’incline la tête sur le côté, je sais très bien que mon sarcasme pourrait alléger l’atmosphère et faire sourire Nonna.

— Tss, tu tiens déjà ce rôle. Le bad boy au grand cœur. Tu sais que je peux faire en sorte que cette image te colle à la peau.

— Non. On a un accord. J’ai accepté ce travail parce que…

— Oh mon pauvre chéri, m’interrompt Nonna. Je sais que tu n’avais pas le choix. Après que cette manipulatrice a mis en ligne ces faux reportages exagérés et que ta société a fait faillite, tu avais besoin de ce boulot.

Je ne tressaille pas. Je ne soupire pas. Mais mon agitation est grande. Nonna n’a jamais prononcé le nom de Blair. Blair est la preuve vivante que les relations amoureuses sont de la merde. Je l’ai laissée entrer alors que je n’aurais pas dû et mon monde s’est effondré. Les coups d’un soir, ça me suffit.

— Mon équipe a besoin de ce travail, répliqué-je entre mes dents.

— Et le salaire qu’ils proposent est bien au-dessus du marché pour ce type de contrat, dit-elle sans éviter mon regard. On doit s’assurer que tout se passe bien.

Traduction : je suis la meilleure personne pour surveiller mon petit frère et ne pas rompre mon accord de confidentialité.

Je m’enfonce dans ma chaise.

— Une fois que Grant en aura terminé avec l’émission, je me retirerai. Je dois me retirer. Mon équipe doit se retirer.

— Alessandro, je croyais que tu savais maintenant que, même si tu continues à les fuir, tes problèmes ne disparaîtront pas tant que tu ne les affronteras pas. Où que tu sois dans le monde, tu les emmènes avec toi.

J’ai envie de lever les yeux au ciel. Nonna me répète toujours la même chose depuis que j’ai été viré de l’école militaire.

— En plus, la famille peut être là pour toi comme tu peux être là pour elle. Si tu veux bien, continue-t-elle.

Et encore cette même rengaine, cette même culpabilité. Mais avant qu’elle puisse parler de la devise familiale, et que je lui rappelle que ce n’est pas le conte de fées qu’elle veut bien nous faire croire, Grant traverse la salle dans notre direction.

— Commençons.

Il plisse les yeux en entendant sa propre voix.

Je lui mets une bouteille d’eau dans les mains tandis que Nonna lui tend mon café. Ça m’embêterait si je n’étais pas habitué à ce que Grant prenne tout ce qui m’appartenait.

— Et si tu buvais les deux pour qu’on puisse passer au programme d’aujourd’hui ?

— Ça marche, grand frère, acquiesce Grant.

Il me fait un salut militaire avec le sourire suffisant que je déteste, et il le sait. Il engloutit l’eau, inspire profondément et se tourne vers l’écran.

— C’est parti ! croasse-t-il avant de s’installer sur une chaise.

— Petit rappel.

Chavvi utilise le curseur pour surligner la présentation à l’écran. Un tableau avec des explications sur l’organisation de l’émission est bien illustré.

— Pour l’ambiance de la première épreuve, on va faire un mix entre le Bachelor et l’émission de cuisine The Great British Baking Show.

Putain. Comment ai-je pu passer de la protection de personnes en danger à ça ? Ah oui : mon ex m’a utilisé pour faire carrière.

— Les participants qui ont réussi le casting ont déjà signé tout ce dont on avait besoin. Une participante, la dernière, s’avère un peu plus compliquée.

Le directeur de casting secoue la tête.

— Chavvi, tu sais que je suis d’accord pour le choix du casting, mais l’effet de surprise pourrait rendre le tournage plus difficile. Étudier les accords de confidentialité et tous les détails prend du temps.

Chavvi hausse une épaule.

— On le fera petit à petit. Elle n’a pas signé pour tout ça. Et d’après le profil que votre équipe en a fait, elle pourrait ne pas être entièrement partante.

Cela attire mon attention.

— Mais si elle n’est pas passée par le processus de candidature habituel, comment avez-vous vérifié les antécédents nécessaires pour assurer la sécurité de Grant et de toute la production ?

— C’est pour ça que tu es là, non ?

Elle lève la main.

— Je répondrai aux questions à la fin, je veux juste m’assurer qu’on est sur la même longueur d’onde. C’est comme ça qu’on fera de cette émission un succès.

Autre clic.

— Voici les sept participants dont nous avons déjà parlé…

Elle s’éclaircit la gorge, je donne un coup de coude à Grant pour qu’il ouvre les yeux et arrête de ronfler.

— Et la dernière, celle dont je parlais, on l’a trouvée en lisant les lettres de tes fans, Grant.

— Hmm hmm.

Grant a l’air sur le point de se rendormir.

— C’est sa sœur qui t’a écrit. C’était une lettre si belle, elle n’avait rien à voir avec l’émission.

Chavvi fixe Grant et je le pousse pour qu’il se réveille. Il me jette un regard noir mais se redresse.

— Ce sera le scénario conte de fées parfait : la lettre triée sur le volet qui a changé une vie.

Chavvi clique pour changer de page. Cette fois-ci, l’écran est rempli de statistiques sur l’audience potentielle.

— De plus, après quelques recherches, elle sera parfaite pour #Un amour de pâtisserie. Elle pourrait également amener des fans d’autres émissions, comme ceux d’Amour Toujours et de Blades Battle, une émission sur le patinage.

— Super, bâille Grant sans poser d’autres questions.

Il était le grand favori d’Amour Toujours l’année dernière, mais il n’a finalement pas continué jusqu’au bout à cause de son mariage avec Chloé. Leur histoire d’amour était le gagne-pain de Conte de fées. Tout le monde regardait son émission de pâtisserie et leurs films pour les voir ensemble.

— Elle s’appelle Aisling O’Connor. Sa sœur Sorcha est, tenez-vous prêts, fiancée à Ryan Sawyer.

— L’ancien joueur de hockey ?

Je tape les doigts sur la table.

— Le seul et unique.

— Et l’ancien fiancé de Sorcha a été engagé pour devenir le nouveau célibataire d’Amour Toujours. Êtes-vous prêts à rencontrer la nouvelle participante ?

Chavvi a l’air excitée.

Le directeur de casting et l’assistant de Chavvi font des roulements de tambour sur la table alors que Chavvi clique sur l’écran.

J’écarquille les yeux et expire lentement.

Elle.

Jamie Bond.

Celle qui s’est enfuie.

— On n’a pas une photo d’elle où elle sourit ? demande Grant en fronçant les sourcils. On dirait une documentaliste sur cette photo. Non m’en déplaise.

Il rit.

— Quel con, marmonnons Chavvi et moi en même temps.

Information de dernière minute de Conte de fées :
Annonce pour #Un amour de pâtisserie

Êtes-vous prêts à passer Noël en juillet ? À visionner des films où l’on s’embrasse sous le gui, des compétitions de maisons en pain d’épices et à boire du chocolat chaud réconfortant ?

Installez-vous confortablement, car la chaîne Conte de fées est fière de vous annoncer l’émission que vous attendiez tous : #Un amour de pâtisserie…

Le compte à rebours a commencé. Toutes les semaines à partir du 28 mai, nous vous présenterons deux pâtissiers et leur petite ville américaine. Vous élirez ensuite les personnes qui participeront en juillet.

Huit pâtissiers concourent pour avoir la chance de voir leur pâtisserie apparaître dans le prochain film de Noël de votre chaîne préférée, Conte de fées.

Et qui sera l’animateur pour cette émission très spéciale ?

Le seul et unique héros de vos cœurs : Grant Torre !

Assurez-vous de suivre @Unamourdepâtisserie pour être tenu au courant et avoir un aperçu du tournage… et n’oubliez pas d’utiliser le hashtag #Unamourdepâtisserie sur tous vos postes.

@CDFLove : OMG, j’ai trop hâte. #Unamourdepâtisserie

@NuitsblanchesàSeattle : Vous venez à Seattle ? #Unamourdepâtisserie

@Grantfanpage : Quand est-ce que Grant va se remettre avec Chloé ? #GroéForever #Unamourdepâtisserie

@SweetMarion : J’adore ! #Unamourdepâtisserie

Chapitre trois – Aisling

— Non, non, non.

— Tu devrais dire oui parfois. On peut faire une journée où tu ne dis que oui, s’il te plaît ?

Ava tourne en rond pendant que nous nous appelons en visio, me donnant le tournis.

— Pas demain, non.

Ma voix n’est pas aussi calme qu’elle devrait l’être.

— Et tu es censée dormir, petite. Il est presque dix heures.

— Oui, mais Mima et Popa me laissent regarder l’émission de pâtisserie. Tu l’as regardée toi aussi, maman ?

— Non.

Je vérifie la pâte que j’ai préparée plus tôt en posant le téléphone en équilibre sur le comptoir. Ma liste de choses à faire s’allonge de seconde en seconde et je ne peux pas laisser le passé où je participais à des concours me déconcentrer.

— Ce Grant Torre est si beau, dit maman en fond sonore.

Ava glousse. Ça me manque de ne pas être celle qui l’a fait glousser.

— Mais ta mère a raison, au lit !

Son sourire est celui d’une mamie gâteau : indulgent et plein d’amour. Depuis que je suis maman, je ressens parfois ce besoin accablant de prendre ma mère dans les bras et de lui demander comment elle a fait avec quatre enfants. Mais si je le fais, je pourrais craquer dans ses bras.

— Elle s’était déjà lavé les dents et tout avant de se faufiler devant la télé avec nous, ajoute maman.

— Je ne me suis pas faufilée… proteste Ava avec l’aplomb d’une fille de six ans qui est en tort. Je suis descendue.

Elle saute sur le lit et me regarde avec de grands yeux bruns, pleins de confiance. Mon cœur se serre. Il faut que je fasse en sorte que ça fonctionne. Sinon, qu’est-ce que je lui apprends ? Lui donne comme exemple ?

— Fais de beaux rêves, ma chouquette.

Je m’empêche de bâiller.

— Je ne suis pas une chouquette, me dit-elle.

— C’est vrai. Tu es un muffin.

— Non.

— Un cupcake.

— Noooon.

— Un croissant.

— Je suis un… un… tiramisu.

Elle bâille en tenant dans ses bras la peluche qui ressemble au chat de Sorcha, Tiramisu, nommé d’après le dessert italien.

— Maman ?

— Oui, mon amour ?

— Demain, il faut que je te montre à quel point je sais courir vite et ce que j’ai dessiné aujourd’hui. Et tu pourras faire une brioche à la kaneul ?

Ava et le mot « cannelle », c’est une longue histoire. Parfois, elle me surprend avec tout ce qu’elle sait et se souvient. D’autres fois, elle bloque sur un mot. L’une de ses maîtresses à la maternelle a dit qu’Ava montrait des signes d’une élève surdouée, mais il est trop tôt pour le dire.

Ava fonce les sourcils.

— Connèle.

— Je te ferai la brioche spéciale Ava, à la cannelle et au Nutella.

Elle tape dans ses mains.

— Oh ouais !

— On fera ça. Dors bien, mon amour.

— Fais de beaux rêves, maman.

Elle bâille avant de raccrocher. J’ignore la douleur dans ma poitrine. Parfois, l’équilibre entre Ava et la boulangerie ne tient qu’à un fil et, d’autre fois… eh bien, j’ai l’impression qu’on devrait me récompenser du prix de la pire mère.

Mais ne nous aventurons pas sur ce terrain désespéré. Car ce soir, je dois trouver un moyen de remettre la boulangerie sur pied.

Je contemple la couverture de Tasty Maryland devant l’évier. « Les meilleures pâtisseries du Maryland d’après Marion Sinclair. » La nôtre n’y figure pas. Bien sûr que non. En revanche, elle l’a ajoutée à une autre liste : la PPP (les Pâtisseries sur le Point de Péricliter). Dans une de ses dernières publications, elle a partagé une photo de l’une des nombreuses fausses critiques qu’a reçues la pâtisserie. Elle avait ajouté, seulement en petit caractère, que nous la contestions. Nous ne vendions jamais de cookies moisis vieux d’une semaine.

Je glisse le regard vers le petit bureau près de la porte, là où une pile de factures s’empilent. Des factures que je n’ai pas ouvertes. Des factures dont mon père ne connaît pas l’existence.

Mes parents m’ont donné la pâtisserie. Ils me faisaient confiance pour que je la gère. Notre famille loue cet immeuble depuis des décennies et nous avions hâte d’en devenir propriétaires. Cependant, cela semble désormais un rêve inatteignable.

Je ne les décevrai pas.

Je vais faire en sorte que tout se passe bien.

Je trouve toujours un moyen de parvenir à mes fins, non ?

Bon.

***

Après avoir dormi le minimum syndical pour garder les yeux ouverts, je m’efforce d’afficher un sourire devant les clients plus nombreux que d’habitude. Et aucun habitué, d’ailleurs. Je scrute les caméras par terre et la femme au téléphone, parlant d’éclairage et de paperasse. J’essaie de savoir de quoi il s’agit, si je devrais prévenir Sorcha et Ryan qu’ils vont être à nouveau sous les feux des projecteurs, quand la femme se tourne vers moi.

— Bonjour, Aisling. Je suis Chavvi.

Elle pose un dossier bleu sur le comptoir avant de revenir à moi.

— Je suis de la chaîne Conte de fées. La lettre que votre sœur a écrite était si percutante.

Mon visage doit trahir ma confusion, car elle ajoute :

— Sincère, drôle, exactement ce que nous recherchions.

Je secoue la tête.

— De quoi parlez-vous ?

Elle ramasse le dossier et l’agite devant moi au lieu de répondre.

— Tenez, pouvez-vous signer ça ? Ça concerne seulement les quelques plans dont on a besoin aujourd’hui. Il faut aussi que l’on parle de la clause de confidentialité.

Ma tête vrombit de suppositions.

— Ce n’est pas à propos de Ryan Sawyer ?

Elle rit.

— Non. C’est à propos des opportunités pour cette pâtisserie. Mais je ne veux pas trop en dire avant qu’on soit prêts. Tenez.

Elle sort deux feuilles du dossier et les glisse devant moi sur le comptoir. « Accord de confidentialité. »

— Vous êtes de la chaîne Conte de fées ?

Je remonte mes lunettes sur mon nez. Encore. Pas le temps d’aller les resserrer.

— Oui.

Une autre réponse courte et un autre regard qui me dit clairement de continuer à lire. Je devrais appeler mon frère. Liam est avocat, après tout, même s’il est spécialisé dans les divorces, il devrait pouvoir m’aider. Le document semble aller droit au but. La définition de confidentialité précède une liste plus longue qui concerne la chaîne Conte de fées et une nouvelle émission qu’ils sont en train de préparer.

— Ça ne prendra pas longtemps et nous vous expliquerons tout…

Elle vérifie l’heure sur sa montre tandis que des projecteurs sont installés tout autour de moi.

— … rapidement, j’en suis sûre.

Ses yeux se rivent sur la machine à café cassée et sur la pancarte « hors service » du jukebox. Je fais la grimace quand elle remarque la peinture écaillée dans le coin. Papa a promis d’arranger ça. Mais il a été occupé avec toutes les difficultés pour renouveler le bail commercial de la pâtisserie, après qu’un nouveau promoteur a pris la place de l’ancien propriétaire. Il a été si pris, frustré et inquiet que je n’avais pas le cœur de le lui rappeler.

Et je peux le faire moi-même.

— Je vous promets que ça vaudra le coup pour votre pâtisserie.

Elle sort un stylo de sa poche et me le tend.

— En plus, ça ne durera que quelques minutes. Pas d’engagement si vous décidez de ne pas continuer.

Je lis deux-trois autres paragraphes. Le texte stipule que cet accord ne m’oblige pas à faire quoi que ce soit lié à l’émission, il m’empêche seulement d’en parler. Mes yeux reviennent sur la peinture écaillée et la machine à café en panne. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de tous nos soucis financiers. Même si je ne crois pas aux contes de fées et que passer à la télévision ne figure certainement pas sur ma liste de choses à faire, je ne peux pas les virer sans les écouter s’ils ont une solution à me proposer. Par conséquent, j’inspire un grand coup et écris mon nom.

Dès que l’accord est signé, un homme s’approche de moi avec du maquillage. Je fais un pas en arrière.

— Attendez, je ne sais toujours pas de quoi il s’agit.

Chavvi m’ignore. Elle pointe du doigt le mur de l’autre côté du comptoir.

— Il faudra qu’on change le fond une fois qu’on aura des guirlandes lumineuses de Noël.

Les gens hochent la tête comme s’ils la comprenaient.

— Mais j’ai besoin d’une réaction à chaud.

Je suis tellement confuse.

— Noël ? On est en mars.

Chavvi se tourne vers le caméraman.

— Pour la première réaction, restons le plus naturel possible. Voyons comment ça se passe. Je lirai le texte et l’on pourra faire la voix off en postproduction.

Le caméraman lève le pouce.

— Compris.

Qu’est-ce qui se passe ?

C’est comme si je n’existais pas.

Chavvi se tient à côté de la caméra et me pointe du doigt.

— Ok, c’est parti. Trois, deux, un, action.

Je cligne des yeux.

Chavvi se racle la gorge et lève la main, un signe au caméraman, je suppose.

— Votre sœur a écrit une lettre si touchante à Grant Torre que ça nous a convaincus de vous offrir une place dans la nouvelle compétition #Un amour de pâtisserie de la chaîne Conte de fées.

Je frémis.

— Sorcha a fait quoi ?

— Votre sœur n’était pas au courant de cette nouvelle émission, explique Chavvi d’un ton patient, mais sa lettre était magnifique et parlait de votre amour pour la pâtisserie, pour votre fille et votre famille. Elle a décrit Swans Cove d’une telle manière que nous nous devions de venir ici.

Elle me sourit.

— Si vous gagnez, ce sera votre boulangerie qui apparaîtra dans le prochain film de Conte de fées, Coup de foudre à la pâtisserie. Conte de fées relookera votre pâtisserie pour en faire celle de vos rêves.

La mâchoire m’en tombe, tant d’émotions se bousculent dans mon esprit, y compris le besoin urgent d’étrangler Sorcha mais de la prendre aussi dans mes bras.

Note à moi-même : Ne lève pas les yeux au ciel, Aisling. Tu es filmée.

Cependant, mon visage doit trahir mes sentiments parce que Chavvi fronce les sourcils.

C’est tellement typique de Sorcha, de croire aux contes de fées ou qu’elle peut changer le monde en une lettre.

Mes yeux tiquent et je ne sais pas comment m’arrêter. Peuvent-ils le voir à la caméra ? Oh, probablement.

Mon visage toujours renfrogné n’aide pas. Mince. Ma TGH pourrait devenir nationale. Youpi.

Aie l’air excitée, Aisling. Pas trop excitée.

J’ouvre la bouche.

— Waouh. C’est… waouh.

— Coupez ! crie Chavvi en jetant un œil aux alentours. On va devoir refaire cette prise. Le bonheur n’y était pas.

Le bonheur ? De quoi parle-t-elle ? J’ai un million de questions alors qu’ils éteignent les lumières.

— Un autre café, s’il vous plaît ? demande le caméraman en pointant son muffin à moitié entamé. C’était vraiment délicieux.

— Merci.

Je sors de derrière le comptoir, la cafetière que j’ai préparée ce matin à la main. Bien que je regrette de ne pas pouvoir servir de cappuccinos ou de latte macchiatos, ce matin, c’est café avec de la crème.

Chavvi me lance un regard oblique.

— Vous savez, je n’étais pas convaincue d’utiliser Swans Cove comme décor au début, mais la chaîne a insisté. Et Grant est partant.

À la mention de Grant, les papillons dans mon ventre s’agitent nerveusement, pleins d’impatience.

Toutefois, je ne peux pas m’interroger là-dessus. La sonnerie de la porte retentit et je m’assure qu’il n’y a aucun papier sur le comptoir.

Les clients avant tout. Le travail avant tout.

— Il faut vraiment que je…

Je lève les yeux.

— Ryan.

Mon sourire n’est pas si forcé, je suis soulagée de voir l’ancienne star du hockey, mon futur beau-frère, entrer. Je lui tends une petite boîte et prends son billet de dix dollars.

— Je suis impressionnée, Ryan.

Après lui avoir rendu la monnaie, il lève un sourcil, confus, et je hausse une épaule.

— Sorcha m’a dit qu’elle viendrait chercher ses croissants préférés tôt dans la matinée. Quand tu es entré tranquillement avec ce sourire satisfait, je me suis dit qu’elle avait fait la grasse matinée.

Je me force à ne pas paraître aussi contrariée que je le suis. Je me penche en avant et siffle entre mes dents :

— Mais dis à Sorcha que je vais peut-être devoir la tuer… Devine qui est en ville pour un concours de pâtisserie, afin de décider quelle petite boulangerie sera utilisée dans leur nouveau film, Coup de foudre à la pâtisserie ?

Il hausse une épaule, un geste à la Ryan. Sorcha et lui sont si exaspérants parfois.

J’enfoncerais un doigt dans ladite épaule s’il ne se remettait pas encore d’une blessure au hockey.

— Dans le cadre de sa liste de choses à faire avant de mourir, ta copine a écrit à mon acteur préféré de Conte de fées, qui anime aussi le concours de gâteaux féeriques pour enfant…

— Celui qu’Ava…

— Oui, celui qu’Ava adore par-dessus tout. Apparemment, sa lettre était si touchante qu’il a décidé que Swans Cove devait apparaître à l’écran. Swans Cove et sa pâtisserie.

Je redresse mes lunettes et lui fais ce regard que j’ai adressé plus d’une fois à mon frère, mes sœurs et lui.

— Mais… ce concours pourrait aider la pâtisserie, non ?

Je pince les lèvres, il s’aventure en terrain glissant mais, fidèle à lui-même, Ryan se jette en avant.

— Et Ava serait sûrement ravie que l’animateur de cette émission soit en ville.

Je plisse les yeux. Cette fois-ci, il saisit le message parce qu’il se tait enfin.

— Sorcha sait faire preuve de jugeote.

Si je pouvais escalader ce comptoir et me rendre chez ma sœur tout de suite, je le ferais.

— Dis-lui…

La sonnerie de la porte retentit à nouveau et mes poumons se vident d’air.

— Oh… c’est lui.

Suis-je en train de rougir ?

— Grant Torre, se présente-t-il.

Cependant, ce n’est pas lui qui retient mon attention et qui m’envoie une vague de chaleur dans le corps. Non. Je fixe le tatoué bien trop sexy derrière lui, avec sa barbe de trois jours et ces yeux qui semblent résolus à tout incendier. Grant dit quelque chose et je dois arrêter de bloquer sur son frère.

Thor est là.

Quand je suis tombée sur sa photo dans un journal à sensation chez le dentiste d’Ava, je n’arrivais pas à y croire.

J’ai été tentée de découper l’article pour le relire, avant de me rappeler qu’Internet existait.

J’ai fait des recherches sur lui.

Alessandro Torre.

Le bad boy au grand cœur, qui s’est brouillé avec sa famille à son adolescence et a servi notre pays avant d’être libéré de ses obligations militaires. Il porte toujours le même pin’s rose et… A-t-il encore plus de tatouages que lorsque je l’ai rencontré ? Mes yeux se plissent. Ce signe de l’infini ne se trouvait pas sur son poignet, je crois.

Mon regard dérive sur les magazines sur le comptoir. Les gens peuvent en prendre un en buvant leur café. Son frère figure sur la couverture de Celebs Magazine. Mais Alessandro est également mentionné avec une photo de son ex : « L’autre Torre s’est remis avec Blair. » Je suis pourtant sûre qu’il n’est pas retourné avec l’influenceuse qui a déclaré se faire harceler et qui l’a utilisé pour gagner des abonnés.

Trois mois avant que je rencontre Alessandro à Vegas, avant que je connaisse son identité, Blair Fitzhugh a lancé sa carrière d’influenceuse en révélant sur des vidéos l’envers de sa société de gardes du corps. Elle a publié un article tapageur : « Dix secrets sur l’autre frère Torre. » Ils ont rompu juste après. Cet article a dû lui briser le cœur. Ça a assurément détruit sa carrière. Apparemment, elle a écrit tout un livre là-dessus qui n’est pas encore sorti mais qui rencontre déjà un succès fou.

Pour promouvoir son livre, Blair a continué à publier de nouvelles vidéos, à nier qu’elle avait menti au sujet de son harcèlement et que l’attitude en retrait d’Alessandro aurait pu lui coûter la vie.

J’ai été tentée de le contacter après avoir lu tous ces gros titres pourris, mais qu’aurais-je dit ?

— Salut Thor, c’est moi. Jamie. Jamie Bond. Je comprends que tu traverses une période difficile. Ton marteau et ton cœur ont-ils besoin de soins ?

Inspire un grand coup. Tu peux le faire, Aisling.

Toutefois, en jetant un autre coup d’œil à Alessandro, mon cœur se met à battre irrégulièrement pour la première fois. Je jette un regard paniqué en direction de Ryan, ce qui m’arrive très rarement. Si je parle maintenant, je pourrais dire des choses que je regretterais. Ryan hoche la tête, saisit ma demande non formulée et se place devant le comptoir. Il me couvre et me laisse une seconde pour me ressaisir.

— Ma mère est une grande fan, dit-il à Grant.

— Tu es la bombe du hockey, fait remarquer Grant. Ma mère est une grande fan.

Je lâche un petit rire en même temps qu’Alessandro. Ma gorge s’assèche.

— Ryan Sawyer, réplique mon futur beau-frère d’un air décontracté avant de se retourner vers moi. Ça va ?

Non. Certainement pas. L’homme qui m’avait fait perdre tout contrôle est là. Mon corps a envie de revivre ça alors que mon esprit me hurle de m’enfuir. Donc, non, Ryan, je ne vais pas bien.

Cependant, Ryan ne saurait pas gérer cette crise. Personne ne le saurait. Parce qu’Aisling O’Connor ne montre pas ses émotions. D’après ce que mon ex m’a dit, certaines personnes croient que je n’ai même pas d’émotions.

Je fais rouler le bracelet que m’a donné ma grand-mère entre mes doigts et je carre les épaules. J’affiche un sourire faux que je réserve aux clients qui sont seulement là pour savoir si la pâtisserie va enfin faire la couverture de Tasty Maryland.

— Ça va.

— Je peux rester, propose Ryan.

Mon sourire se fait plus sincère.

— Ça va, vraiment. Merci.

Les lèvres toujours recourbées, je me penche à nouveau en avant.

— La prochaine fois que je vois Sorcha…

Ma menace est interrompue par Miss Locelli, qui a fini de promener son chien et qui vient chercher des beignets. Elle s’arrête dès qu’elle aperçoit Grant Torre. Elle tape ensuite dans ses mains et pousse un cri.

— C’est lui. Mr Darcy !

Ah oui. En plus des films de Conte de fées, Grant a joué le rôle de Mr Darcy dans le remake d’Orgueil et préjugés.

Ignorant totalement Thor, ou Alessandro, qu’importe, je me focalise sur Grant.

— Je peux faire quelque chose pour vous, Mr Torre ?

Alessandro fronce les sourcils et je suis tentée de lui tirer la langue. Mais je n’ai pas cinq ans, donc je m’abstiens. Il doit sentir mon humeur parce qu’il m’adresse un sourire en coin qui me rappelle cette nuit. Je ne peux pas penser à cette soirée. Je ne peux pas penser à lui si proche de moi. Je ne peux pas penser à tout le temps que j’ai passé à regarder l’émission de Grant parce que ça me le rappelait.

Ma sœur ne sait pas dans quoi elle s’est embarquée avec cette lettre. Mais elle le saura.

— Dis à Sorcha que je la verrai après, lancé-je à Ryan alors qu’il sort.

J’agite la main comme si mon cœur et mes sentiments ne sautaient pas sur un trampoline.

Je n’ai pas besoin de cette émission pour sauver la pâtisserie et je ne peux pas demander à Sorcha et Ryan de retourner sous les feux des projecteurs pour moi. Sorcha est encore en train de digérer ce qu’elle a subi avec #lafiancéesurlatouche en suivant une thérapie. D’autre part, quand nous filmions des vidéos de recettes, c’était finalement plus stressant qu’amusant et ça ne rendait pas bien. Enfin, je ne peux pas rester en présence d’Alessandro, pas après ce qui s’est passé à Vegas.

Je n’étais jamais censée le revoir.

Hors de question, mais absolument hors de question que je fasse cette émission.


Chapitre quatre – Alessandro

— Comment ça elle a dit non ?

Je passe une main sur l’arrière de ma tête, frustré.

Nonna fait les cent pas devant nous. Elle ne fait jamais ça. Ses doigts tripotent son collier, celui avec nos photos que maman lui a offert, avant que papa et elle sautent dans un avion pour le Costa Rica pour leur nouvelle télé-réalité : #Starsànu.

Jamais je ne regarderais cette émission.

Jamais.

Visionner un épisode de la précédente, #Coupledestars, c’était déjà bien assez. Personne ne devrait avoir à écouter ses parents expliquer en détail la nuit où l’on a été conçu. Surtout quand ça implique des positions du Kamasutra et que sa mère note sur dix lesdites positions.

— Elle a dit non.

Grant hausse les épaules parce que, pour lui, ce n’est pas important. Il ne se rend pas compte à quel point elle pourrait avoir besoin de cette émission. J’ai fait des recherches de mon côté, sans demander à un de mes hommes de le faire. Demander à quelqu’un d’autre de se renseigner sur elle paraissait bizarre.

Grant étire les bras au-dessus de sa tête.

— Honnêtement, je comprends l’aspect Ryan Sawyer et les vues que ça pourrait apporter à l’émission.

Il mord dans un cupcake qu’elle a fait et écarquille les yeux.

— C’est vraiment délicieux. Elle aurait de bonnes chances de gagner. Si la chaîne ne décide pas de la faire passer pour la perdante, déjà.

Il regarde les gens autour de la table. Des gens qu’il connaît depuis des années. Il ne semble toujours pas leur faire confiance. Il a de bonnes raisons.

Je le comprends.

— Elle en a besoin.

Je me racle la gorge quand toute la pièce se tourne vers moi.

— Financièrement parlant, ce serait le mieux pour la sortir du rouge.

Les producteurs le savent déjà. Le directeur de casting et les équipes ont fait des recherches avant de venir. Je ne leur apprends rien de nouveau.

— Et on a besoin d’elle aussi, annonce Chavvi.

Grant se redresse et se concentre sérieusement. Moi aussi, parce que le ton de Chavvi était bien trop menaçant.

Chavvi croise les bras.

— Si Aisling ne dit pas oui, on pourrait ne pas avoir de feu vert pour faire l’émission.

— Comment ça ?

Grant prend une autre bouchée.

Nonna soupire.

— Ce que Chavvi veut dire, c’est que, même avec mon influence, la chaîne n’est pas sûre qu’il y aura assez de spectateurs.

Elle tapote la main de Grant.

— Après ta rupture avec Chloé, tu as perdu beaucoup de spectateurs. Il y a des rumeurs qui courent, votre couple était faux, c’était un coup de pub, etc. Ça n’aide pas.

Nonna tourne son attention sur moi.

— Quant à toi, si cette émission n’a pas lieu, tu ne seras pris nulle part. Pas en tant que garde du corps. Pas en tant qu’agent de sécurité. C’est l’occasion de tout arranger pour ton équipe, Sandro.

Je me crispe. Elle a raison. Bien sûr qu’elle a raison.

Chavvi tapote son stylo sur la table.

— Elle a vingt-quatre heures pour changer d’avis.

J’ai vingt-quatre heures pour accomplir un putain de miracle.

***

En entrant dans la boulangerie, je m’attends à ce qu’elle soit pleine à craquer. C’était bondé tout à l’heure dans la journée. Sa famille pourrait être là pour la soutenir mais non. Elle est seule derrière le comptoir. Elle se redresse dès qu’elle m’aperçoit et je souris parce que… putain, la voir semble me mettre de bonne humeur. La façon dont sa chemise épouse ses formes. Ces belles fesses que je connais bien si proches et pourtant hors de portée. Ces lèvres qui, dans mes souvenirs, cédaient à l’assaut des miennes, prenant autant qu’elles donnaient. Tout cela me saisit.

Pourtant, son regard assassin pourrait m’éviscérer si je n’avais pas vécu bien pire auparavant.

Elle croise les bras.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Comme quoi ?

Ses lunettes glissent sur son nez et elle les remonte.

— Laisse tomber. Tu veux quoi ?

Toi sur ce comptoir, en train de me chevaucher, vêtue seulement de ces lunettes.

Ma queue s’épaissit en réaction aux images dans mon esprit. Mais je me rappelle ma règle numéro un : ne jamais laisser ta queue aux commandes, Alessandro. Ce n’est pas la raison de ma présence.

Ses doigts jouent encore avec son bracelet, on dirait qu’elle n’a pas fait une nuit complète depuis des semaines.

Je remarque bien trop de détails chez elle.

Elle n’est qu’un boulot. Rien de plus.

— Alors, tu veux quoi ? répète-t-elle en bâillant, la main devant la bouche.

— Je veux comprendre pourquoi tu as refusé une telle proposition.

— Parce que ça n’avait pas l’air d’une super proposition.

Elle ne détourne pas les yeux. J’ai le sentiment qu’elle détourne rarement les yeux.

— Cette proposition, comme tu l’appelles, est une façon de profiter de la célébrité de Sorcha et Ryan pour propulser ton émission.

— L’émission de mon frère.

Les yeux plissés, elle m’observe comme si elle essayait de comprendre mon ton. Mais ensuite, elle hausse les épaules, semblant décider que ça n’en vaut pas la peine.

— L’émission de ton frère, répète-t-elle.

Elle essuie le comptoir comme pour indiquer que la discussion est terminée.

Cependant, elle est loin de l’être.

Au lieu de tourner les talons comme elle pourrait s’y attendre, je me pose sur le tabouret près du comptoir. J’ignore mon besoin de sentir son parfum enivrant au chèvrefeuille. Elle porte toujours le même parfum. L’image d’elle en train de jouir dans l’ascenseur accélère les battements de mon cœur. Il faut que j’arrête de penser aux sons qu’elle émet quand elle explose de plaisir, et me rappeler que je suis là pour mon équipe.

— Et ? finis-je par grogner.

— Et quoi ?

— Ça n’explique toujours pas pourquoi tu as dit non.

Elle soupire.

— Je ne compte pas profiter de la réputation de Sorcha et Ryan pour obtenir ce que je veux.

Elle me jette un regard entendu par-dessus ses lunettes.

Je pose la main sur ma poitrine et fais la grimace.

— Tu me vises ? Tu crois que c’est ce que je fais ?

Elle arque un sourcil et me lance un de ces regards qui sous-entend : « Je sais comment tu es. » Le genre de regard que me jettent les gens qui croient que les gros titres et les articles leur donnent un aperçu de mon âme. D’habitude, ça me fait vriller, mais savoir qu’elle a pensé un peu à moi ne m’irrite pas.

Je me penche en avant.

— Tu m’as cherché sur Google ?

Elle détourne le regard une fraction de seconde, trahissant sa réponse. Je lui souris.

— Tu m’as cherché sur Google.

Elle me jette un regard noir par-dessus ses lunettes.

— Tout comme vous avez tous fait des recherches sur moi. Tu sais sûrement quelles céréales je mange le matin et pour quelle célébrité j’ai craqué en premier.

— C’était qui ? demandé-je en contractant la mâchoire.

Si elle me dit Grant…

— Mon premier vrai béguin célèbre ? Patrick Swayze dans le rôle de Johnny Castle dans Dirty Dancing.

Ma mâchoire se détend.

— Moi, c’était Bébé.

— C’est pas vrai !

Ses épaules se décrispent, elle n’a plus l’air d’avoir envie de m’assassiner.

— Je croyais que ce serait Wonder Woman ou…

Elle pointe du doigt mon pin’s.

— Reese Witherspoon.

— Oh, je craquais beaucoup pour Elle Woods. Mais cette scène dans Dirty Dancing, quand elle se change dans la voiture après le spectacle ? Et celle dans l’eau ? C’était quelque chose.

J’agite les sourcils d’un air suggestif.

— En plus, il y a tellement de filles qui aiment ce film.

Je lui fais un clin d’œil et… mauvaise idée.

Elle nettoie à nouveau le comptoir, énervée, avant de revenir sur moi.

— Cette émission n’est pas sans condition. Ta chaîne et toi voulez quelque chose. Je ne suis pas certaine de quoi il s’agit… à part filmer Sorcha et Ryan. Je ne suis pas sûre de vouloir être de la partie.

Son regard se braque sur mes lèvres, elle se racle la gorge, comme si ça allait l’aider à s’éclaircir les idées. Bonne chance avec ça, Jamie Bond.

— Et puis il y a… tu sais… nous.

— Nous ?

Je voulais prendre un ton surpris mais je semble plutôt avoir envie d’elle. Comme si ce mot, « nous », évoquait les nuits où j’ai rêvé d’elle et moi et des choses que j’aurais aimé lui faire après ce tour en ascenseur.

— Il n’y a pas de nous.

Un ange passe. Si ces paroles paraissent aussi fausses à ses oreilles que dans ma bouche, elle ne le montre pas.

— Je sais. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais passer tout ce temps ensemble ? Est-ce vraiment une bonne idée ?

Oui. Putain oui. Mais je ne réponds pas ça. Elle est déjà prête à bondir sous son armure. Et elle a raison. Si elle devient une distraction, ça pourrait être problématique. Je ne laisserai pas une telle chose arriver.

— Et être sous les feux des projecteurs ? Je ne sais pas. Ce n’est pas mon truc.

— Même si ça pourrait sauver ta pâtisserie, ton gagne-pain, tout ce pour quoi tu as travaillé dur ?

Elle jette un œil à la boulangerie, semblant remarquer chaque détail qui a de l’importance pour elle.

— Je n’utiliserai pas ma sœur pour ça.

— Parfois, on n’a pas le choix.

Elle dégage une mèche de cheveux de son visage en soufflant dessus et sort de derrière le comptoir pour s’approcher de moi. La vanille et le jasmin de son parfum m’attirent vers elle.

— J’ai encore le choix. Du moins, pour le moment.

C’est maintenant que je dois lui dire. Je ne peux pas garder pour moi tout ce que j’ai découvert, tout ce que j’ai entendu, tout ce que je sais. Parce que cela pourrait la convaincre de faire l’émission, d’aider mon équipe à se rétablir. Et je ne peux pas encore tout gâcher pour ma famille.

— Le syndicat va refuser ton autre demande de prêt, à moins que tu ne leur montres que tu as une idée grandiose en tête. Non seulement ton père a liquidé son épargne retraite lors de la dernière récession, mais tes parents ont aussi utilisé l’entreprise comme caution quand ils ont eu besoin de faire des réparations importantes. Tu ne seras pas capable de payer toutes tes factures et tu pourrais perdre l’immeuble. En plus, je ne crois pas que Ryan t’aiderait si tu lui demandais.

Sa bouche s’ouvre, l’air paniqué. Cela ne dure qu’une seconde avant qu’elle se reprenne.

— Comment tu sais tout ça ?

— J’ai des contacts. Jamie Bond, tu peux le faire. Quelques semaines sous les projecteurs. Tu gagneras sûrement aussi. Ta pâtisserie n’aura pas besoin de capitaux extérieurs. Tes parents prendront leur retraite sans inquiétude. Tu seras la super-héroïne de Swans Cove.

Ses épaules ne s’affaissent qu’un instant. Elle sait bien prétendre que chaque problème a une solution. Elle et moi pourrions écrire un bouquin là-dessus. Même si, contrairement à moi, ce n’est pas elle qui crée le problème.

— Je ne sais pas. Je dois y réfléchir.

Au lieu de se retourner comme je le croyais, elle lève les yeux vers moi.

— Qu’est-ce qui t’arrivera si je ne le fais pas ?

— Comment ça ?

Elle incline la tête sur le côté et… Suis-je en train de me transformer en vampire ? J’ai sacrément envie de planter mes crocs dans la chair douce de son cou.

— Tu ne serais pas là si ça ne t’arrangeait pas d’une façon ou d’une autre, toi ou ta famille.

— Comment tu sais ça ?

Elle hausse une épaule.

— Je n’ai peut-être pas toute une équipe sur le dos mais comme tu l’as mentionné plus tôt, je sais me servir de Google. Et j’ai vu…

Elle m’observe d’une telle façon que je me sens sombrer.

— J’ai vu comment tu réagissais avec ton frère. Tu n’as pas envie d’être là. Tu dois être là.

Je fais un pas en avant, réduisant l’espace entre nous. Elle ne bouge pas mais elle respire avec difficulté et se lèche les lèvres. Être près d’elle pendant quelque temps demandera de nombreuses douches froides.

— Oh, Jamie Bond. J’ai envie d’être près de toi.

Je me penche vers ce parfum délicieux et murmure :

— Je veux être en toi.

Son regard laisse apparaître une vulnérabilité qui n’existait pas auparavant.

— C’est une promesse ? marmonne-t-elle.

Mes yeux affamés lorgnent son corps, s’arrêtant net quand elle triture maladroitement sa chemise à manches longues.

Cache-t-elle quelque chose ?

Une petite brûlure s’aperçoit à travers le tissu. Un éclair de peur et de fureur m’envahit.

— C’est quoi ça ?

Mon ton est tonitruant. Mes doigts touchent gentiment la blessure et elle tressaille. C’est léger mais c’est là. Mon sang bouillonne.

— Qui t’a fait ça ? sifflé-je entre mes dents.

Elle fronce les sourcils comme si elle n’était pas sûre de bien me comprendre.

— Qui. T’a. Fait. Ça ? répété-je plus lentement, cette fois-ci en m’approchant, jusqu’à ce qu’elle me regarde avec une expression amusée mais troublée.

— Mon vibro. Il a failli prendre feu la semaine dernière quand je l’ai mis en charge.

Des images dans l’ascenseur me reviennent : ses ongles s’enfonçant dans mon épaule, le goût de ses lèvres, ses gémissements grisants. Je me balance d’un pied sur l’autre.

— Tu as pas mal de sextoys.

— T’as pas idée.

Elle secoue la tête, même si j’ai encore envie de lui poser des milliers de questions.

— Je ne suis pas sûre d’où vient…

Elle agite les mains dans les airs.

— … cette inquiétude disproportionnée mais je n’ai pas besoin d’être sauvée.

J’inspire profondément, j’arrive à mieux respirer curieusement en sachant qu’elle n’est pas en danger. J’ai vu assez de merdes dans ma vie pour savoir que c’est possible. C’est ce qui arrive quand un ancien SEAL garde du corps se retrouve dans le monde imaginaire de Conte de fées.

— Maintenant qu’on sait que mon vibro n’essaie pas de me tuer, et si tu retournais voir ton frère pour lui dire que ton petit tour n’a pas fonctionné ?

— Mon petit tour ? grogné-je. Rien chez moi n’est petit.

Cette fois-ci, elle ne fronce pas les sourcils mais éclate de rire.

— Tu viens vraiment de sortir ça ?

Elle enfonce son index dans mon épaule.

— C’est quoi en fait, Thor ? Un sauvetage ? Quoi qu’il se soit passé à Vegas, c’était clairement une erreur. Et je ne suis pas sûre de vouloir prendre part à la réinsertion sociale de ta famille.

— On n’est pas les seuls à avoir besoin de cette émission, ajouté-je avant qu’elle plante ses ongles. Et ose me dire que tu n’as pas repensé à cet ascenseur depuis cette nuit-là.

Je baisse la voix et approche ma bouche si près de sa peau qu’elle arrête de respirer.

— J’y ai pensé. Jamie Bond, tu ne sais pas combien de fois je me suis touché en pensant à toi. Je me souviens de tout.

Mes lèvres effleurent ses cheveux.

Elle ne bouge pas. Je ne crois pas qu’elle respire. Elle porte sa main à ma joue. Cette caresse ouvre une boîte de Pandore contenant des désirs que j’essayais d’emprisonner.

Ma bouche se rue sur la sienne en un éclair. J’avale ses mots et son gémissement. Ses mains me tirent vers elle. Malgré son corps plaqué contre moi, ça ne suffit toujours pas. Je la fais reculer jusqu’à ce qu’elle heurte le mur. Le baiser a provoqué un incendie dans mes veines que je ne suis pas sûr de pouvoir éteindre assez vite.

— Toi, Jamie Bond, tu me pousses à bout.

— Des promesses, des promesses, murmure-t-elle.

Sa main descend, descend, descend, jusqu’à ce qu’elle caresse ma queue dressée comme un mât depuis que j’ai senti son parfum sucré. Ça ne va pas suffire. Pas cette fois-ci. J’ai besoin de m’enfoncer profondément en elle.

Mais quand son téléphone sonne, elle fait un bond sur le côté, essuyant ses mains sur son tablier. Comme si rien ne s’était passé. Sauf que son visage enflammé la trahit.

— Tu as moins d’un jour pour changer d’avis.

— Tu es extrêmement autoritaire.

— T’as pas idée.

— Je ne suis pas douée pour faire ce qu’on me dit de faire.

Je ris.

— Je ferai tout ce que tu me demanderas. Enfin, dans un certain contexte.

En dépit du fait qu’elle remonte ses lunettes et lève les yeux au ciel comme si j’étais insensé, elle ne me chasse pas de la pâtisserie. À la place, elle dit :

— Je ne crois pas que je changerai d’avis. Mais dis-leur que je leur ferai part de ma décision demain. Donne-moi un jour.

Je lui accorderais un siècle si je le pouvais.

Je fais quoi là ? J’écris un poème ou quoi ?

— Et Thor ?

Son ton est sérieux.

— Oui, Jamie Bond ?

— Ne parlons plus jamais de Vegas.

Elle ne plaisante pas mais ma bouche se recourbe. Je lui caresse le bras.

— Oui, m’dame. Et toi, dis-moi si tu préfères m’utiliser à la place de ton vibro. C’est quand tu veux.

Elle lâche un soupir légèrement amusé. Elle n’a aucune idée à quel point j’ai envie de l’asseoir sur ce comptoir derrière nous et lui prouver que je peux être bien meilleur qu’un sextoy. À quel point je veux qu’elle vive l’instant et oublie tout. À quel point je désire qu’elle crie mon nom, submergée par une vague de plaisir.

Mon vrai nom.

J’essuie une main frustrée dans ma nuque.

C’est du pur désir.

Rien d’autre.


Chapitre cinq – Aisling

La chaîne de boulangeries Il était une fois un gâteau vient de me rappeler pour la troisième fois afin d’essayer de racheter ma pâtisserie. Ils ont frappé à ma porte pour ouvrir d’autres enseignes sur la côte Est. Je pourrais devenir une franchise… Cependant, j’aurais à payer une belle somme que je ne possède pas, ainsi qu’obéir à tous leurs menus et leurs règles.

Un autre e-mail attire mon attention : « Alerte compte : paiement en retard. » Je tressaille.

Si papa me voyait, il se demanderait ce qui est arrivé à sa fille trop organisée. Avant, je ne laissais pas les factures s’accumuler, mais on ne peut plus ignorer Il était une fois un gâteau. Surtout maintenant que je sais que papa a utilisé son épargne retraite pour sauver la pâtisserie durant la récession.

Mon téléphone sonne, c’est le rappel que j’ai programmé. Je dois partir si je ne veux pas être en retard à notre dîner dominical familial.

Je me masse la ride du lion avant d’éteindre l’ordinateur et de ranger le gros dossier contenant tous les papiers et factures que j’ai besoin de lire.

Qu’allons-nous faire ?

Les prêts sont bloqués partout. D’après ce qu’Alessandro a dit, ça ne va pas aller en s’arrangeant. J’ai de plus en plus de mal à en obtenir, car il y a beaucoup plus de contrôles sanitaires que d’habitude à cause de faux rapports de clients qui n’ont jamais mis les pieds dans la pâtisserie.

Et comme si ça ne suffisait pas, les faux avis qui critiquaient notre emplacement pourri et le goût affreux de nos gâteaux ont repris de plus belle. Ils font des montages de nos machines en panne avec des photos pourries de pâtisseries qui ne sont pas les nôtres. L’une d’elles avait même du moisi sur du glaçage. Inutile d’appeler les sites qui publient ces avis. Ce ne sont pas nos gâteaux sur les photos mais les dégâts sont là.

Je dois faire quelque chose.

Peut-être devrais-je aller voir ma famille et lui dire à quel point j’ai échoué.

Dans le réfrigérateur, je m’empare du sac que j’ai préparé plus tôt et me dépêche de sortir de l’appartement. Je dresse une liste de choses à faire dans ma tête en me rendant chez Sorcha et Ryan.

En bifurquant dans leur rue, le rire d’Ava me vient aux oreilles. Elle joue à la balle avec le chien de Sorcha dans le jardin, sous la surveillance de ma sœur. Les gloussements de ma fille m’apaisent toujours, ils allègent un peu le poids dans ma poitrine et me permettent de mieux respirer.

Sorcha lui dit quelque chose et Ava hoche la tête avant de lui faire un câlin. Elles rentrent dans la maison avec Napoléon, sûrement pour dessiner.

Sorcha faisait pareil quand elle avait son âge. Du dessin. Encore du dessin. Et des rires.

Je baisse mon bonnet en coton sur mes oreilles alors qu’une bourrasque s’abat sur moi. La neige qui tombe fouette mon visage. Il faisait quinze degrés ce matin et il fait zéro maintenant.

Bienvenue dans le troisième hiver du Maryland, celui qui se situe entre le faux printemps et le printemps qui ne dure qu’un jour…

Un message fait sonner mon téléphone. J’ai peur de le lire mais l’ignorance ne fait pas disparaître les problèmes. C’est un autre message de Thor l’Autoritaire.

L’équipe part tôt dans la matinée. Tu as moins de douze heures pour prendre une meilleure décision.

Qui a fait de lui le Thor des Meilleures Décisions ?

Je l’imagine bien en train de me sourire. Ce sourire insupportablement sexy. Celui qui me ramène directement à cet ascenseur, à ce que j’ai ressenti en lâchant prise, le soulagement, la liberté tant attendue.

Je secoue la tête en soupirant.

Qu’est-ce qui me prend ?

C’est le genre de truc parfaitement gnangnan que Sorcha et Ryan aiment se dire en se souriant, puis ajouter : « c’est elle/lui qui l’a dit, pas moi. »

Je fixe la porte en jouant avec mon bracelet. J’ai besoin d’enterrer mes inquiétudes et de bouger mes fesses parce que je ne peux pas rester éternellement sur le seuil de leur porte.

Le dîner dominical en famille était une tradition avant et, depuis que Ryan et Sorcha ont emménagé ensemble, nous effectuons un roulement entre chez eux, chez mes parents et chez les parents de Ryan.

Pas chez moi. Parce que, eh bien, je n’ai pas de maison.

Je vis au-dessus de la pâtisserie, dans un appartement que je ne pourrais peut-être plus payer. Papa va me regarder avec cet air si déçu, je préfère bien plus quand il est très en colère, ce qui est rare. Ils me faisaient confiance pour la pâtisserie.

Ils me faisaient confiance pour qu’elle tourne bien et maintenant quoi ?

La porte d’entrée s’ouvre en grand. Sorcha me regarde avec une expression qui m’indique qu’elle sait à moitié ce que je pense.

— Tu sais, on a une caméra dans l’entrée, ça fait au moins deux minutes que tu te tiens là.

Elle se penche en avant et son parfum vanillé m’enveloppe.

Comme je ne peux pas tout dire à Sorcha, du moins lui montrer mon extrême vulnérabilité, j’incline la tête.

— Tu m’espionnes encore ?

Elle lève les yeux au ciel. Quand j’avais quinze ans, Sorcha s’est glissée dans ma chambre et s’est cachée dans l’armoire. Elle est sortie en bondissant alors que je m’apprêtais à emballer le mec pour qui je craquais. Trois semaines plus tard, je l’ai trouvée en train de fouiller dans mes vêtements, à la recherche de mon journal.

— Si je t’espionnais, je te demanderais pourquoi le frère de Grant t’a rendu une visite impromptue à la pâtisserie plus tôt dans la journée.

Je soupire en secouant la tête.

— Je le savais. Dès que j’ai aperçu Miss Locelli en train de promener à nouveau son chien, je savais qu’elle cancanerait.

— Ce chien fait tellement de balades de cinq minutes dans une journée. Au moins, elle ne l’a pas posté sur le groupe des voisins.

— Quel soulagement… dis-je en plissant les yeux. Au fait, je ne veux aucune question de ta part. Pas après ce que tu as fait.

— Je t’ai dit ce matin que je n’étais pas au courant pour l’émission. Je croyais que tu allais recevoir une réponse tout au plus, mais je trouve ça bien. Ça peut être bénéfique, déclare-t-elle en haussant les épaules. C’est à toi de voir ce que tu décides.

Au lieu d’exprimer toutes mes inquiétudes, je lui jette le sac que je tenais.

— J’ai apporté de la pâte à cookies.

— Et c’est comme ça que tu clos le chapitre d’Un amour de pâtisserie. Tu sais que maman et papa vont sûrement te poser des questions, pas vrai ?

— Bon, je ne vais pas faire la compétition.

Je lui jette un autre regard appuyé par-dessus mes lunettes que je n’ai toujours pas réparées.

— Tout ce que je dis, c’est que tu regardais tous les jours des concours de pâtisserie quand on était au lycée. Et je t’ai peut-être entendue une fois faire semblant d’être dans une émission.

Elle me lance un de ses adorables regards de chien battu.

— Sorcha, s’il te plaît.

Elle hausse les épaules.

— Très bien.

— Bon, entrons. Je n’ai pas envie de finir congelée. Et je ne veux pas que Miss Locelli passe dans les environs et publie quelque chose sur notre famille. Encore.

Je pointe du menton le sac.

— J’ai pensé qu’on pourrait faire ça après le dîner.

J’ai envie de créer des souvenirs joyeux pour Ava. Le genre de souvenirs que j’avais. Faire des gâteaux avec ma famille. Les rires.

— Ça a l’air super.

Sorcha me laisse entrer dans la maison.

L’arôme divin provenant de la cuisine est encore plus délicieux en se rapprochant. Je me débarrasse de mon manteau et de mes bottes et entre dans le salon. Ava est allongée sur le tapis avec une feuille. Quand elle me voit, elle me lance ce sourire satisfait et heureux et mon monde retourne sur son axe. Je ne dois pas tout foirer si Ava passe un si bon dimanche soir.

Je l’embrasse sur la tête.

— Regarde, maman.

Elle me montre ce qu’elle dessinait. Vus de loin, les cygnes sur son bloc-notes ressemblent à de vrais cygnes. Ceux que je dessinais avaient toujours l’air de deux grosses taches.

Sorcha regarde par-dessus mon épaule.

— C’est incroyable, Ava. Comment tu as pu penser à ajouter ces détails ici ?

Elle pointe les formes qu’Ava a dessinées au-dessus des cygnes.

— C’est pendant la nuit, donc je me suis dit que j’allais ajouter des étoiles, répond-elle avant de me tendre le dessin. C’est pour toi, maman. Il faut encore que je le colorie mais je l’aime bien.

Je souris.

— Merci, ma chouquette. Ajouter des étoiles, c’est si logique. C’est super d’y avoir pensé. Et ces cygnes sont vraiment beaux.

— Merci.

Ava rayonne avant de se mordre la lèvre du bas, comme lorsqu’elle est très concentrée. Elle jette un coup d’œil au chat de Sorcha.

— J’ai essayé de dessiner Tiramisu en train de regarder les cygnes mais il ne m’a pas laissé faire.

Je fronce les sourcils.

— Comment ça il ne t’a pas laissé faire ?

Sorcha se retient de rire et mes parents, qui sont assis sur le canapé avec ceux de Ryan, disent quelque chose à propos des chats qui n’aiment pas obéir. Tiramisu s’étire par terre. En trémoussant les fesses, il saute sur Napoléon, qui aboie et décide que la meilleure solution pour échapper à cette embuscade, c’est de courir à l’étage.

— Eh bien.

Ava lève les yeux, sa façon de les plisser m’indique qu’elle n’est pas contente du départ de son modèle récalcitrant.

— J’ai essayé de le coucher sur plusieurs feuilles pour dessiner le contour de son corps mais il n’arrêtait pas de sauter sur le canapé.

Elle baisse la voix.

— Il ne voulait pas écouter. Même pas tata Sorcha quand elle lui a dit d’arrêter de sauter partout.

Sorcha hausse les épaules.

— Eh bien, il semblerait que Napoléon le rend plus joueur qu’avant. Ils jouent à cache-cache ensemble. Ils sont mignons à regarder mais pas vraiment enclins à être modèles pour Ava.

— Je trouverai un autre moyen, dit Ava avec assurance alors que la tendresse m’envahit. Peut-être que je demanderai à tata Sorcha de me montrer.

Voir ma fille trouver ses propres solutions, c’est si gratifiant.

— Très bonne idée.

Je lui fais un autre baiser sur la tête.

Sorcha lui a appris à dessiner avant même qu’elle sache marcher. Elle est bien plus douée que moi.

Le téléphone de Sorcha sonne, cette dernière plisse les yeux et sort dans le couloir pour répondre. Pendant ce temps, Ava s’installe par terre avec son bloc à dessin près du canapé.

J’inspire profondément et suis le parfum délicieux dans la cuisine. La sauce au vin rouge est riche et les oignons que Ryan fait revenir dans la poêle en rajoutent une couche.

— Ça sent délicieusement bon, lui dis-je.

Il hoche le menton dans ma direction, l’air plus tendu que d’habitude quand il cuisine.

— Laisse-moi mettre la table.

Je prends des assiettes dans le placard bleu marine. Leur cuisine s’inspire des cuisines dans les fermes.

Sorcha revient et donne un coup de hanche à Ryan avant de se tourner vers moi.

— Il faut qu’on parle, chuchote-t-elle en faisant un geste vers nos parents et Ava. On va vite fait montrer un truc à Ava dehors, dit-elle suffisamment fort pour qu’ils l’entendent mais pas assez pour que ça les coupe dans leur conversation, ou, dans le cas d’Ava, dans son dessin. Prends un manteau et mets ces chaussures si tu veux, me dit-elle en pointant ses vieilles tennis.

— D’accord.

Je pose les assiettes sur le plan de travail et les suis. Sorcha ouvre la porte arrière de la cuisine qui mène à leur jardin donnant sur l’eau.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— C’était Roisin au téléphone.

— D’accord.

Notre petite sœur ne nous appelle pas assez rarement pour qu’il faille une réunion privée.

— Marion Sinclair a encore reposté l’un de ces faux avis sur sa story.

Elle a presque un million d’abonnés. Super. Je m’efforce de garder les épaules en arrière et un visage neutre.

— Lequel cette fois-ci ?

— Celui avec les crottes de souris.

J’inspire un grand coup.

— Je vais lui parler. Elle a accepté de vérifier avant de publier un avis, elle ne pourra pas le laisser une fois qu’elle saura que c’est faux. Je lui demanderai de clarifier les choses. Peut-être pourrait-elle aider pour une fois.

— Ce n’est pas ça.

Sorcha fourre les mains dans son manteau.

— Ah bon ?

— Non. Roisin a également découvert… ne me demande pas comment… que c’était Il était une fois un gâteau qui était derrière ces critiques et que c’était eux qui publiaient toutes les plaintes contre la pâtisserie.

Sorcha se balance d’un pied à l’autre.

— Ce sont eux derrière les promoteurs qui gèrent l’immeuble. Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils nous ont demandé d’arrêter d’organiser des ateliers. Ça marchait si bien.

— C’est pour ça que le loyer a autant augmenté.

Tout devient logique. Cependant, le couteau qui remue dans mes entrailles a dû être aiguisé il y a quelques secondes, parce que j’ai tout à coup du mal à respirer.

J’enfonce les doigts dans mes cuisses sans qu’ils remarquent quoi que ce soit.

Sois présente, Aisling. Fais semblant s’il le faut, tu sais qu’il le faut.

Ryan se racle la gorge.

— On veut t’aider.

Je fronce les sourcils.

— Je n’ai pas demandé votre aide.

Mon ton est plus froid que ce que je voulais.

— Je sais. Mais on en a parlé et on sait que ça doit être dur. On a beaucoup de liquidités grâce aux associations et à la fondation.

Il prend la main de Sorcha.

— En plus, Il était une fois un gâteau a embauché mon connard de père biologique pour travailler sur leur campagne marketing et, apparemment, ils le paient une fortune. Avec cet argent, il a les couilles de me poursuivre pour diffamation. Il ne gagnera pas mais l’avocat qu’on a recruté coûte cher. On parlait de vendre des…

Je lève la main pour l’interrompre.

— Encore une fois, je ne vous demande pas de m’aider.

Sorcha donne un coup de pied dans un caillou pour l’éloigner de leur terrasse.

— Mais tu pourrais. Tu te rappelles ? Tu as dit que je pouvais demander de l’aide quand j’étais dans la merde. Pourquoi tu ne suis pas tes propres conseils ? marmonne Sorcha.

Parce que j’aime prodiguer des conseils. Je suis comme ça. Dans la famille, nous avons tous un rôle : notre grand frère, Liam, est dévoué mais un peu distant, Sorcha, c’est la fille adorable, douée et créative, Roisin est un génie de l’informatique pince-sans-rire et moi, je suis la responsable, la rationnelle.

Au lieu de rappeler à ma sœur la dynamique de la famille, je réponds :

— Même mettre de l’argent dans ce problème ne pourrait pas tout résoudre. Les délais d’approbation, tous les avis pourris qu’on reçoit et les commandes annulées… Il faut qu’on trouve une solution pour créer une nouvelle réputation à la pâtisserie. Repartir de zéro.

— Comment ça ?

Ryan prend Sorcha dans ses bras pour qu’elle n’ait pas froid. C’est une équipe. Ce sont des partenaires. Je dois trouver une solution seule. Parce que je n’ai pas ce qu’ils ont. Je n’aurai jamais ce qu’ils ont.

À l’intérieur, nos parents rient, le feu crépite et Ava leur montre un autre dessin. Peut-être un dessin de nous vu qu’elle nous pointe du doigt, dehors dans le froid.

J’ai une solution. Elle est là, sous mes yeux, elle m’envoie un autre message à en croire mon téléphone.

Je me force à prendre un ton détaché, celui qui ne montre pas toutes les émotions qui me submergent. Ils n’ont pas besoin de savoir à quel point je suis paniquée.

— S’ils m’acceptent toujours après la publication de Marion, je vais participer à l’émission Un amour de pâtisserie. Et je vais gagner.

Ignorer le cri de Sorcha et le regard complice de Ryan n’est pas très compliqué. Cependant, ignorer les papillons qui volent dans mon ventre, c’est impossible. Ces papillons sautillent comme s’ils avaient enfin la chance qu’ils ont toujours voulue, mais qu’ils étaient trop effrayés pour la saisir. Je sais qu’ils pensent au grand garde du corps tatoué, dont les baisers semblent jouer en boucle dans mon esprit.

C’est une distraction. Rien de plus. Il ne m’écartera pas de mes objectifs.

Je peux participer à l’émission et garder mes distances avec Alessandro.

Je peux gagner.

J’ai besoin de gagner.


[1]NDT : Principale force spéciale de la marine de guerre des États-Unis.

Si vous êtes prêt.e.s à rencontrer votre prochain crush littéraire, n’oubliez pas de précommander #Un amour de pâtisserie ci-dessous !